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   Toute son existence; toute entière; on la passe seul. 

   On la passe seul parce que l'essentiel du temps l'on est seul. 

   Entièrement seul. 

   La vie n'est qu'une succession de corps caressés, de regards croisés, de paroles insensées prononcées, que délave chaque nouvelle rencontre. 

   Nous naissons tous aux portes d'un désert.

   Qu'il nous faudra traverser, avec l'espoir au ventre. 

   A chacun d'entre nous à le peupler et à l'habiter. 

   Il y a ceux qui l'emplissent d'un seul être, unique, où le temps compte pour deux. 

   Il y a ceux qui voyagent dans le dénuement, libres, où la rencontre avec soi est l'ultime but. 

  Et puis il y a ceux qui passent, égrainant dans leurs sillages des instants éphémères, où les visages se succèdent. 

  Longue litanie des souvenirs; mélange exotique d'approches, de commencements, de plaisirs partagés, puis d'adieux. 

   Ceux là cherchent en vain l'oasis qui les retiendra, comme une terre d'asile verdoyante et fertile; le salut, enfin, d'une solitude. 

   Mais le refuge ne devient bientôt qu'une escale; et le vent semble vouloir les entrainer plus avant. 

   Alors ils quittent pour mieux repartir. 

   Est-ce le vent, ou bien l'ennui? 

   Est-ce le vent, ou bien l'envie? 

   Ou bien les forces intérieurs d'un étrange secret? 

   Certains appellent cela instabilité, d'autres encore versatilité, tous ajoutent chronique. 

   Peut-être bien... 

   Et si cela n'était que l'expression de l'absolu. 

   Alors le désert n'aurait plus d'horizon, rien qu'un vide immense, sans limites; jamais. 

   Une étendue qu'aucun rempart ne viendrait arrêter. 

  Un espace inconnu, où l'Homme avancerait autant qu'il le pourrait, s'accordant le droit au repos; puis reprendrait son chemin. 

   Car nous avons tous un chemin. 

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   Sans se retourner, pour ne rien devoir regretter. 

  Un océan de sable et de poussière, où les pas, sitôt qu'ils inscrivent leurs empreintes; s'effacent. 

   Quelque chose d'intangible, d'inintelligible, sans relief aucun; quelque chose de résolument étale, qui ne mènerait nul part.  

   Simplement des chemins qui se croisent, qui s'attarderaient, parfois les uns tout contre les autres; puis sans un mot se sépareraient, pour longtemps, ou pour toujours. 

   Pour qui; pour quoi? 

   S'il n'y a pas de récifs à atteindre, pas de sommets à gravir? 

 Il y aurait, un jour, deux chemins qui se rencontreraient face à face, deux chemins si dissemblables, parce qu'opposés, et si semblables, pourtant. 

   Deux êtres que tout aurait conduit à se projeter l'un, tout contre l'autre. 

   Ils se reconnaitraient. 

   L'un dirait: "- ces yeux là, je les ai rêvé tellement de fois..." 

   L'autre dirait: "- ... que je ne saurai les oublier." 

   Ensemble ils se repenseraient. 

   Et comme aucun des deux, ne pourrait refaire son propre chemin à l'envers. 

  Et comme aucun des deux, ne saurait marcher à rebours sur les pas de l'autre, et remonter le cours de son histoire... 

  Alors ils se prendraient les mains, les serreraient très fort, jusqu'à les pétrir ensemble pour n'en faire qu'une; et la laisserait les guider côte à côte, sur un nouveau chemin. 

  Devant eux le sable deviendrait fertile; des herbes rases, tout d'abord; tout d'abord des champs, vastes, de blé et de pétales multicolores; puis de grands arbres pour abriter leur repos, des étangs, des lacs immenses pour habiller leurs corps; des cités magnifiques, escales bigarrées de toutes sortes de chemins qui se croiseraient; des palais de chaumes, de briques, de marbres et de vents d'où s'exhaleraient leurs plus beaux murmures.  

  Devant eux des heures à perte de vue, des cadrans nus où l'ombre n'avance plus; des sourires comme autant de promesses à venir; des puits d'eau claire creusés à même le sol pour abreuver leur solitude. 

   Car malgré tout, ils seraient seuls. 

   Seuls parmi la multitude. 

   Seuls, mais en marche vers l'insaisissable éternité qui les guiderait. 

   Plus d'oasis, où chacun allait se perdre en d'insouciantes bacchanales. 

   Maintenant, eux aussi, ils seraient deux. 

   Deux, mais en marche vers de surprenantes aventures. 

   Les nuits, ils les passeraient ensemble. 

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   Ensemble; sauf peut-être certaines fois où l'un d'eux aurait croisé un autre chemin, et se serait laissé tenter un moment. 

   La tentation ferait partie de leur quotidien, parce qu'ils ne sont que des Hommes. 

   Après, ils se retrouveraient, parce qu'ils ne pourraient pas en être autrement. 

  Parce qu'eux ils ne se seraient pas croisés, mais heurtés brutalement, avec quelque chose, comme de la passion au fond de l'âme. 

   L'autre ne serait pas unique, mais indispensable. 

  Indispensable, car libre; et ce serait cette liberté qui ferait chacun d'eux aller à la rencontre de soi. 

   Ce ne serait pas leur ultime but. 

   Non; il y aurait bien plus encore: la compréhension; la tolérance des désirs de l'autre. 

   Leur désert, à eux, serait transformé, riche; il scintillerait sous un soleil toujours au zénith. 

   Bien sur ce serait, sans doute, le même soleil qu'avant; tout aussi implacable et dévorant. 

   Mais leur chemin serait tellement plus ombragé; tellement plus frais, que les morsures de ce soleil là, seraient moins cruelles. 

   Devant eux, un jour; enfin; ils découvriraient une étendue sauvage, faite de bruyères et d'ajoncs entremêlés; d'arbustes et de chardons desséchés; et leur chemin se perdrait en d'innombrables sentes où, déjà, le sable reprendrait ses droits. 

   Devant eux, se dresserait une barrière de dunes blondes et mouvantes. 

   Alors, ils penseraient avoir atteint l'horizon. 

   Leur horizon. 

   Celui qui pourtant n'existait pas. 

   Ensemble, se tenant par la main, ils essaieraient de suivre le bon chemin.  

   De choisir; parmi ceux qui s'offriraient à eux; d'emprunter la sente qui les mènerait jusqu'au pied des mastodontes de poussière. 

   Avancer toujours; puisqu'ils le savent bien, il leur serait impossible de reculer. 

   Nul ne serait obligé de l'interdire, puisque c'est impossible. 

   Guidé par ce qu'ils croiraient être l'horizon, ils arriveraient en contrebas des dunes. 

   Et après? 

   Et après diraient-ils? 

   Après il n'y aurait plus de chemin; il n'y aurait plus que la face mouvante du destin; ce visage livide, blême; un désert horizontal, faisant, pour la première fois obstacle à la rectitude. 

   Ils pourraient demeurer en aval et décider de suivre la base des dunes; mais ils s'épuiseraient en d'inutiles pas; ils s'useraient; ils vieilliraient. 

   Vaine tentative ; il n’y aurait aucun espoir de contourner ce môle de poussière. 

   D’ailleurs, il serait sans fin. 

   Puis, comme ils sauraient que leur chemin n’est pas celui qui longe les dunes ; ils se résigneraient à les gravir. 

   On ne sait pas exactement, qui entrainerait l’autre vers leurs sommets. 

   Peut-être, ils s’aideraient mutuellement. 

   Ils pèseraient, alors, le poids de leur solitude. 

   Parce qu’il n’y aurait plus d’autres chemins à croiser. 

   L’ascension serait pénible, douloureuse même. 

  Parfois ils se retourneraient et ils auraient, cette impression, que jamais ils n’avaient ressenti auparavant, de devoir contempler le chemin parcouru, depuis tant et tant d’années. 

   Comme si une force invisible les obligeait à se retourner. 

   Plus leurs corps s’élèveraient, plus ils verraient loin derrière eux. 

   Avec stupeur, ils entreverraient chacun, comme l’horizon de leur histoire passée. 

  Un long tracé dans le désert, qui à la seconde de leur rencontre se séparerait en deux chemins distincts ; l’un de l’autre. 

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   Rien d’autre. 

   Plus rien d’autre qu’une lettre inscrite avec précision au sol aride. 

   Un résumé. 

   Y 

   Upsilon. 

   La vingt-cinquième et avant dernière lettre d’un alphabet, dont seule la dernière voyelle demeure ; immuablement tracée. 

   La seconde inconnue. 

   Mais quelle était donc la première ? 

   La première ? 

   En prolongeant chacun de leur chemin au point où ils se sont heurtés, on pourrait dessiner dans le désert, un X. 

   Ils sauraient, alors, que l’on ne se rencontre jamais face à face, mais que l’on se cherche. 

  Eux aussi ils n’auraient fait que se croiser, et comme tous ceux qu’ils avaient croisé avant, ils auraient pu en rester là. 

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   Le hasard n’existerait plus. 

   En arrivant au sommet des dunes, ils se serreraient très fort, dans les bras l’un de l’autre. 

  Ce qu’ils avaient, toujours, pensé être un nouveau chemin ; cette route qu’ils croyaient être la même pour eux deux, ils s’apercevraient qu’elle avait été différente. 

   A chacun son destin. 

   Quoi que l’on fasse. 

   La première inconnue. 

  La plus importante des deux, ce ne serait pas ce que l’on va découvrir, mais ce que l’on croirait avoir découvert. 

   Alors, ils ne sauraient rien. 

   Rien de leur passé, pas plus que de leur avenir. 

   Il ne leur resterait que le présent. 

  Quand ils seraient en haut, tout en haut des dunes ils auraient le choix : celui de regarder en arrière pour constater que ce qui leur avait paru sans fin était bien petit, circonscrit, propre, résolu et sans importance, perdu dans l’immensité d’un désert plus immense encore ; ou bien de regarder en avant pour s’apercevoir qu’ils n’avaient rien accompli, puisque tout leur resterait à faire. 

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  Devant eux, il y aurait l’océan ; un autre désert, sans plus de limites que le précèdent. 

   Non plus un désert de sable, mais d’eau écumante et salée. 

   Là, ils sauraient qu’ils ne pourraient plus se tenir par la main. 

   Les flots les sépareraient irrémédiablement. 

   Ils resteraient longuement à contempler l’étrange. 

   Au moins, jusqu’à ce que l’un des deux s’en aille. 

   On appellerait cela, mourir. 

   Mais n’est-ce pas plutôt continuer son chemin. 

   Comme un Y, quand on est deux ; qui deviendrait un X, quand on est seul.  

   Tout cela serait presque mathématique. 

   Presque désobligeant… 

   Chacun son chemin. 

  Et même s’ils décidaient de partir ensemble, de gagner le rivage ensemble, de s’enfoncer dans l’eau glacée ensemble, ils seraient happés chacun par un remous différent. 

   Le plus difficile, le plus insoutenable, serait pour celui qui resterait, à regarder l’autre s’éloigner sur la grève; puis à être emporté au large jusqu’à disparaître sans retour. 

   Celui qui resterait, demeurerait les mains vides. 

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   Alors il dirait :  

              Toute son existence ; toute entière ; on la passe seul. 

              On la passe seul parce que l’essentiel du temps l’on est seul. 

              Entièrement seul. 

           La vie n’est qu’une succession de corps caressés, de regards croisés, de paroles insensées prononcées, que délave chaque nouvelle rencontre. 

              Nous naissons tous aux portes d’un désert. 

              Qu’il nous faudra traverser, avec l’espoir au ventre. 

              L’espoir de ne pas être seul pour le traverser. 

              Alors on se retrouve face à face avec un inconnu. 

              Et on se prend à l’Aimer. 

              Et on se prend à être Aimé. 

              Mais quand le chemin est accompli, toujours on se sépare. 

              Qu’on le veuille ou non : 

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               Toute son existence ; toute entière ; on la passe à chercher quelqu’un… 

               Toute son existence ; toute entière ; on est seul. 

                                              Fatalement seul. 

                                                                                 

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                                                          ERWAN

                                                           (2001)